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Dans l’œil du dragon

SORTIE EN LIBRAIRIE EN JUIN 2015
Collection Les Cahiers d'Arfuyen
n° 224, 128 pages, ISBN 978-2-845-90217-6

13 €

« Ce poète a une grâce innée, d’élégance naturelle, quelque chose de séduisant et pur »  : ce poète, c’est Jean-Claude Walter, et c’est Robert Sabatier qui en fit ce portrait dans sa fameuse Histoire de la poésie française. Après Chemins de ronde (2004) et Carnets du jour et de la nuit (2010), Dans l’œil du dragon est le troisième livre de Jean-Claude Walter aux Éditions Arfuyen.

Jean-Claude Walter est l’auteur d’une œuvre de haute exigence et d’une remarquable diversité, qui va du roman (L’évêque musclé, chez Flammarion, 1968) à l’essai (Léon-Paul Fargue ou l’homme en proie à la ville, chez Gallimard, 1973), de la poésie (Le Sismographe appliqué, chez Flammarion, 1966) à l’autobiographie (Les étincelles noires, 2002). Des Poèmes des bords du Rhin (1972) jusqu’aux Dialogues d’Ombre (1996), il a publié chez Rougerie sept recueils de poèmes.

Comme les Chemins de ronde et les Carnets du jour et de la nuit, ce nouveau volume, Dans l’œil du dragon, n’est ni un recueil de poèmes en prose, ni un journal de bord, mais un ensemble de textes singuliers, qui passent sans cesse de l’observation à la rêverie, de l’humour et l’ironie à la méditation la plus mélancolique sur notre destin d’hommes.

Dès le premier texte du livre est ouverte l’interrogation sur cet étrange exercice, fervent, violent et vain, que constitue l’écriture : « Pourquoi ce ferraillement d’armes blanches dans le secret de l’âme ? Nous cherchons l’affrontement, le face à face avec nous-même. L’empoignade. La mise à nu. L’assaut contre le Temps. […] De coléoptères nous voici promus guerriers, spadassins lancés à l’assaut de cet ennemi qu’est le Néant. À qui la victoire ? Rien n’est moins sûr. C’est pourquoi nous nous armons de notre stylet, en quête de mots. La mêlée, la fureur, la soif de vaincre – et recommencer. Encore. Jusqu’au silence. »

L’espérance est un tourment : chaque nouveau texte la fait rebondir comme s’il y avait au bout de la ligne, au bout du paragraphe, la possibilité d’une révélation, la chance d’une délivrance. Qui serait tout à la fois un point final, et le vrai commencement. D’autre chose, que l’écriture postule et cependant ne saurait saisir. « Pieds nus dans mon bureau, je prends mes marques. Rentre en moi tel un bernard-l’ermite. M’apostrophe. Me tiraille. Jugule quelques lâchetés… Filtre ma lymphe. Me fige ou me morigène. M’ensorcèle. […] M’injurie. Me flagelle. Me saigne comme un goret. Me vide de toute substance… Mais d’où m’arrive ce signal ? Est-ce déjà le Commandeur ? La Dame à la faux ? Ou bien l’Inquisiteur – la poix et le garrot ? »

Que reste-t-il d’une vie d’écrivain ? Des pages d’écriture, mais bien davantage des moments de pure conscience, d’incompréhensible exaltation. Le dernier texte du livre établit une ébauche de bilan : « Ce que tu retiens de cette terre – lignes de fuite, chausse-trapes, énigmes en tous genres – c’est à la fois sa quiétude et son étrangeté. […] Quel est-il cet envers des formes et des couleurs, ce halo de l’invisible, et la prégnance d’un silence partout contenu ? À toi de le faire parler, disais-tu aux mésanges et aux halliers, sans l’espoir de la plus petite syllabe en guise de réponse. Tu ignorais certes ce qui te forçait à aligner les premières lignes en cet élan primordial : qu’il te fallait extraire tes mots de la carrière de granit où les hommes du village travaillaient la pierre comme une manne des dieux. Et qu’à leur exemple tu porterais désormais le nom de Sisyphe – incrusté dans ton âme – et jusqu’à sa fin. »

Gabrielle ALTHEN

Soleil patient

SORTIE EN LIBRAIRIE EN JUIN 2015
Collection Les Cahiers d'Arfuyen
n° 225, 142 pages, ISBN 9782845902183

14 €

En cette année 2015 qui marque leur 40e anniversaire, les éditions Arfuyen publient Soleil patient de Gabrielle Althen, premier ouvrage de cet auteur dans leur catalogue. Voici de nombreuses années pourtant que les chemins des éditions n’ont cessé de se croiser avec ceux de la résidente du Barroux, à quelques km de la montagne d’Arfuyen, dans le Vaucluse.

« Un mot / Pour attirer la foudre / Dans le gris sans éperons du moment / Le mot arrive / Puis il nous dévisage / – Nous / Le beau troupeau de bêtes – / La liberté qui regarde autre part / Accentue ses égards. » Ainsi commence le livre de Gabrielle Althen. Et les derniers vers du derniers texte sont ceux-ci : « As-tu vécu ? demande le poème / Qui donc entend ce timbre ? / Et l’été crisse autour de ta frayeur / La chair y parle entre l’ordinaire et l’éclat / Du feu s’y insinue comme une hésitation / Il y faudra de l’eau / Du vin / Du sang ! »

Ce livre, précise l’auteur dans le texte qu’elle offre au lecteur en guise de de postface, voudrait évoquer un trajet : « Un trajet qui aille du gris, peut-être erroné, du moment à quelque visite furtive du meilleur. » Ce trajet comporte trois étapes : « Trouver manque », « Falloir », « Le troisième jour ».

Curieux titre, en vérité, que celui de la première partie : « Trouver manque ». Gabrielle Althen en donne cependant l’explication : « Trouver manque, indique-t-elle, était une expression de ma mère. Bretonne, transplantée en Algérie, elle pouvait dire qu’elle trouvait manque des ciels mobiles de sa Bretagne natale. » Elle ajoute : « Dans le paradoxe qu’elle institue entre le fait de trouver et celui de manquer, possède un caractère actif qui me touche. Il y a une initiative dans trouver manque. »

Telle est la langue de ces poèmes, à la fois familière et solennelle : proche du réel dans sa plus humble quotidienneté et sans cesse ouverte sur le mystère de notre condition. D’étranges visions se font et se défont, dans des lieux qui sont les nôtres et bien différents pourtant : « Des anges à manteaux bleus nouent des cordes sur les monts / Répétait hébété le patron de ce bar / On prendra ça pour harmonie / Les villes sont hilares / Et voilà l’harmonie ! / Les hommes sont fous je sais / Et ils promènent ensemble leur folie / Dans la grand-rue qui ne mène pas à la montagne. »

Sans que nous y prenions garde, les anges aux manteaux bleus et les patrons de bar habitent le même monde. Un seul regard, un seul, et tout change : « Une autre chance, écrit Gabrielle Althen dans la postface, se profile pourtant ici. Ni la littérature, ni la poésie, ni la vie ne procèdent de façon quantitative. Un entrebâillement donnant sur le meilleur leur suffit. La surprise d’un instant peut équilibrer des années aussi bien que des pages. »

Jacques ABEILLE

Petites proses plus ou moins brisées

SORTIE EN LIBRAIRIE EN AVRIL 2015
Collection Les Cahiers d'Arfuyen
n° 222, 128 pages, ISBN 978-2-845-90213-8

12 €

Découvert par Régine Deforges en 1971, publié par Bernard Noël en 1982, soutenu par l’amitié de Julien Gracq, Jacques Abeille est l’auteur d’une œuvre de premier plan dans des domaines aussi variés que le roman, les nouvelles, la poésie, les essais, les textes érotiques, mais qui reste, tant du fait de sa profonde originalité, étonnamment méconnue. Du reste, il aime à travailler à l’écart et ne se préoccupe guère de sa reconnaissance.

Jacques Abeille est particulièrement connu pour un ensemble de textes relevant d’une forme très personnelle de science-fiction, ensemble intitulé Le Cycle des Contrées. Le premier de ces ouvrages, Les Jardins statuaires a été publié en 1982 par Flammarion, réédité par Losfeld en 2004, puis Attila en 2010, pour paraître en 2012 en Folio. Dans sa préface, Bernard Noël écrivait de Jacques Abeille : « Il est incomparable bien qu’il appartienne à une famille où voisinent les noms de Buzzati, Coetzee, Gracq et Puységur. »

L’univers de Jacques Abeille est d’une totale singularité : « Je crus avoir écrit l’œuvre d’un fou, dit-il lui-même de ses Jardins statuaires ; l’ayant laissée quelque temps, je m’étonne d’une cohérence inattendue. » Il en va de même de l’ensemble de son œuvre qui, sous une apparente dispersion, est aimée d’une vision forte, étrange et cohérente.

S’agissant d’écrivains comme Gracq ou Abeille, la frontière est-elle jamais bien claire entre prose et poésie ? Les phrases qui ouvrent Les Jardins statuaires sont d’un poète autant que d’un romancier : « Est-on jamais assez attentif ? Quand un grand arbre noirci d’hiver se dresse soudain de front et qu’on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s’arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l’horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? Ne faut-il pas s’attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre ? Être aussi attentif aux pliures friables des schistes ? Et s’interroger longuement devant une poutre rongée qu’on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s’interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d’imperceptibles veines et dessinent comme l’envers d’un corps inconnu dans la masse opaque ? »

Au présent recueil, Jacques Abeille a donné un titre, Petites proses plus ou moins brisées, qui le situe à ces frontières mystérieuses entre prose et poésie qu’il ne cesse d’explorer. Le livre, composé de textes écrits sur plusieurs décennies, est structuré en trois parties : « Ce qu’il reste d’un jeune homme qui maigrissait », « Figures en réserve » et « Bris et bruits ».

Créé en 2004, le Prix Jean Arp de Littérature Francophone est parrainé par l’Université de Strasbourg. Par leur diversité comme par l’intégrité et la force de leur travail, ses lauréats expriment l’orientation de ce Prix pas comme les autres : en 2004, Jean Mambrino ; en 2005, Henri Meschonnic ; en 2006, Marcel Moreau ; en 2007, Bernard Vargaftig ; en 2008, Anise Koltz ; en 2009, Pierre Dhainaut ; en 2010, Denise Desautels ; en 2011, Valère Novarina ; en 2012, Silvia Baron Supervielle ; en 2013, Marcel Cohen.