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Ludwig Hohl dans la revue Europe

mercredi 21 janvier 2015

Ludwig Hohl (1904-1980) n’a pas encore acquis en France la place que mérite son œuvre. Il est pourtant l’un des principaux écrivains suisses de langue allemande du XXe siècle et a été en correspondance avec d’autres auteurs comme Frisch, Dürrenmatt, Canetti ou Handke). Ses Notes (Notizen), son œuvre principale écrite entre 1934 et 1936 en Hollande, ont été traduites français par Etienne Barilier. Un remarquable dossier est consacré à cet écrivain par la revue Europe. « Dans les années soixante, note Ariane Lüthi qui a coordonné ce dossier, un culte du génie méconnu naquit autour de cet auteur et de son existence d’artiste marquée par les scandales et les rumeurs, les privations et la précarité affichée avec une certaine ostentation. Le culte qui se développa alors autour de la personne de Hohl eut pour effet de reléguer au second plan l’œuvre protéiforme de l’écrivain. »

La revue Europe publie un texte particulièrement intéressant de Ludwig Hohl, intitulé Promenade un soir, où l’écrivain rend compte d’un pélerinage sur la tombe de Katherine Mansfield au au cimetière d’Avon. Après l’voir longtemps cherchée à travers les allées, Hohl la découvre enfin et vit un instant d’émotion exceptionnelle : « Je nageais, écrit-il, en pleine mer à présent, mais là où il n’y a plus de ressac, où le silence est total. — II s’agissait maintenant de tout observer très exactement. Je dus m’y forcer : car tout en moi, autour de moi était si calme, je trouvais à tel point toute chose comme elle doit être, que je n’aurais peut-être plus fait le moindre mouvement, pas même celui des yeux nécessaire pour percevoir d’autres détails. Il ne pouvait être ici question de chagrin ; j’étais tout rempli de cette douleur joyeuse — ou de cette joie toute proche de la douleur — dont on a déjà parlé ça et là sans jamais trouver ne fût-ce qu’un seul nom qui lui convienne et qu’on pourrait qualifier tout aussi bien de mélodie intérieure.

« J’eus le sentiment : ici, tu es entièrement coupé du monde. Je vis que jamais encore je ne m’étais tenu consciemment auprès d’une tombe, je pensai que je ne m’y tiendrais peut-être plus jamais. Et je pensai : voilà donc le lieu où tu devrais en somme demeurer. "C’est donc, extérieurement visible [visible extérieurement aussi], le lieu réel. Nulle part au monde, et où que tu ailles, tu ne peux aller plus loin." Ou quelque chose dans ce genre.—Autour de moi, il y avait un cimetière assez désolé, tout était argileux et gris, le temps, pluvieux, le crépuscule d’un vilain dimanche de mars commençait à tomber. Jamais dans ma vie, sur aucune montagne, sous la grotte étincelante d’aucun glacier, ni dans la puissante clarté d’au-delà d’aucun rivage de mer du sud, je ne m’étais trouvé en pareil accord avec le temps qu’il fait, avec toutes choses et le monde ! Pour chacune de ces pierres gisant à l’abandon, pour chaque fleur pourrissante j’eusse trouvé sans effort un mot d’amitié. "Ici tout est là." Le temps s’arrêta. »