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Laurent Albarracin : "Le Grand Chosier" (éd. Le corridor bleu)

mercredi 6 avril 2016

En novembre 1901, Rilke écrit au jeune frère de Clara Westhoff,qu’il vient d’épouser : « La plupart des gens ignorent que le monde est beau et que les plus petites choses, la moindre fleur, une pierre, une écorce, une feuille de bouleau, manifestent une splendeur. » Et, l’année suivante, dans un article intitulé « Sur le paysage », il reprend la même idée : « On sait combien nous voyons mal les choses au milieu desquelles nous vivons ; il faut souvent que quelqu’un vienne de loin pour nous dire ce qui nous entoure. » Il faut « commencer par écarter de soi les choses pour devenir capable par la suite de s’approcher d’elles de façon plus équitable et plus sereine, avec moins de familiarité et avec un recul respectueux ».

Francis Ponge ou Eugène Guillevic n’ont certes pas été les premiers à être troublés par la présence énigmatique des choses, si proches de nous et pourtant comme inaccessibles. Présence tellement inquiétante, dirait-on, que nous la fuyons et préférons encore prendre refuge dans l’obscurité de nos mondes intérieurs… Car « il y a un aboiement dans les choses. C’est un aboiement déchirant parce qu’il est muet. Parce qu’il est à l’aboiement ce que l’aboiement est au langage articulé. Qu’il n’est langage que dans l’articulation de la chose avec elle-même. » Et tout muet qu’il est cet aboiement ne nous pas davantage confiance que celui du chien de berger en travers du chemin.

Mais il est des marcheurs plus vaillants qui osent s’avancer, la peur au ventre, un bâton à la main, pour affronter l’être au visage patibulaire, mi loup mi sphinx. Laurent Albarracin est de ceux-là qui vont d’un pas intrépide et nous font passer à leur suite. Si habitués que nous sommes d’ordinaire à rebrousser chemin, nous faisons grâce à lui un voyage de très peu de distance mais d’infini dépaysement. Car chaque pas veut dire pour nous un arrachement de nous-mêmes. « Par chance, écrit notre guide, la ramure du poirier nous dévie de nous, échevelle notre prétention à la vérité sur lui. Son évanescence vanne nos vanités, les réduit à la blanche poudre de l’illusion définitive. »

C’est une sorte de révélation qui n’est pas des plus agréables à recevoir. Nous y laissons beaucoup de notre amour-propre, mais y découvrons bien des espaces insoupçonnés : « les choses sont une enveloppe dans laquelle la chose, la chose même, est perdue et nostalgique. Les choses franchissent des gouffres en se côtoyant. Elles vont un chemin d’abîmes. Elles s’appuient, pour aller, sur les ailes de l’enfoui. » Ainsi ce Grand Chosier que nous propose Laurent Albarracin, apparemment fort éloigné de toute spéculation métaphysique, et même à rebours, semble-t-il, de toute prétention de ce genre, nous ouvre des espaces inconnus : de même Lucrèce contemplait le monde des atomes et voici que sa vision soudain s’élargissait à d’immenses horizons : « Je vois, écrivait le poète latin, à travers le vide immense les choses s’accomplir » (3, 17).

Loin de n’être qu’un simple exercice esthétique, ce livre se révèle ainsi comme une véritable « somme réisophique ». Et c’est tout naturellement qu’au terme de cette longue méditation, le monde apparaît dans sa radicale nouveauté, son perpétuel commencement, son incessant accomplissement : « Les choses sont les causes finales. Elles sont ce qu’elles sont parce qu’elles sont pour être ce qu’elles sont. Il y a une finalité dans les choses qui les traverse et les mène à elles. Elles sont là en vue d’être là. Elles sont comme elles sont, comme les yeux en face des trous, afin que le monde soit comme il est. »