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La première traduction française
de Eavan Boland (éd. Le Castor astral)

samedi 28 février 2015

Née à Dublin, Eavan Boland est souvent considérée comme la première grande femme poète d’Irlande. Elle est l’auteur de nombreux recueils et de traductions,mais aussi publié d’essais et d’ouvrages critiques. Comme nombre d’écrivains irlandais, elle enseigne aux États-Unis (elle est professeur à l’université de Stanford depuis 1995) et partage son temps entre les deux côtés de l’Atlantique.

Malgré la place exceptionnelle de cette œuvre dans une poésie irlandaise très majoritairement masculine, malgré la vocation universelle d’une écriture qui transcende les conflits identitaires de son pays, Eavan Boland n’avait jamais encore été traduite en volume dans notre langue. De la même manière, un auteur majeur comme l’Anglais Tony Harrison a dû attendre de recevoir le Prix Européen de Littérature pour qu’un ensemble substantiel de ses poèmes soit enfin traduit en français (Cracheur de feu, Arfuyen, 2011).C’est dire combien la poésie d’outre-Manche est méconnue en France, et seulement présente dans notre langue au travers d’anthologies forcément limitées. Un choix de textes d’Eavan Boland vient fort heureusement d’être publié sous le titre Une femme sans pays par Martine De Clercq qui présente l’écrivain en des pages remarquables (Le Castor astral, coll. Les Passeurs d’Inuits, 2015).

Eavan Boland, indique Martine De Clercq, « se situe dans la lignée des grands poètes irlandais, ceux qui ne purent faire l’économie d’une réflexion sur la violence, le Yeats des Méditations en temps de guerre civile, de la "beauté terrible" du soulèvement de Pâques 1916, le Seamus Heaney du Redressement de la poésie comme résistance à la pesanteur du réel. Plus proche du premier cependant, elle est consciente qu’elle ne peut dépasser les conflits mais doit se contenter de les incarner. À distance du pouvoir comme de l’insurrection, Eavan Boland choisit la voie marginale, sondant silences et points de rupture, trouvant refuge loin des combats fratricides dans l’affirmation d’une conscience individuelle aux prises avec ses divisions internes. »

Eavan Boland se méfie du lyrisme tout autant que des idéologies qui lui fournissent de trop commodes prétextes : « La poésie, écrit-elle, — comme tout art — commence là où cessent les certitudes ». Elle est trop rebelle, trop rigoureuse, pour nourrir après Yeats « les mythes, les rêves hallucinés d’unité culturelle, le pseudo-antipatriotisme qui a mutilé la littérature irlandaise ». Pour elle la nation n’est qu’un lieu instable fait de failles et de blessures et la patrie n’est qu’une fiction fondée sur les compromis. C’est grâce à l’enthousiasme et à la ténacité de Martine De Clercq que ce volume bilingue consacré à Eavan Boland a pu voir le jour au Castor astral. Son titre, Une femme sans pays, qui est aussi celui de son plus récent recueil, est inspiré d’une phrase de Virginia Wool : « En fait, en tant que femme, je n’ai pas de pays. »

Le poème qui porte ce titre clôture le choix de textes ici traduit, issu de l’ensemble de son œuvre, de New Territory (1967) à A Woman Without A Country (2014). Et c’est aussi dans ce texte que l’on trouvera la quintessence de sa poétique : « Au point du jour, il pénètre dans / Une pièce aux relents d’acide./ Pose la plaque de cuivre sur la table. / S’empare du manche du burin. / Dublin s’éveille au bruit des chevaux, de la pluie. […]Il se penche et se met à l’ouvrage. /Commence par la tête, l’entaille jusqu’au /Trait de la joue, trouve / La courbe du crâne, incise / La forme d’un visage qui se mue en /Fonderie d’ombres, transforme — / Creusant plus profond le cuivre — / La femme toute entière en squelette, / Les haillons de sa jupe, son poignet / En ligne osseuse séparant à jamais / Son corps de son air natal jusqu’à /Ce qu’elle soit prête pour la page, / Pour le marchand ambulant, pour / Un nouvel inventaire qui ajoute à présent / À la perte et au laisser-faire / L’odeur de l’acide et la tragédie / Impitoyable / Et dérisoire d’être imaginée. / Il range ses outils, / Un par un ; les dispose avec soin / Sur l’étal de bois blanc, sa tâche accomplie. »