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La mort de notre ami Roger Munier

jeudi 1er janvier 1970

 Depuis 35 ans, Roger Munier n’avait cessé d’accompagner de son amitié et de son rayonnement notre itinéraire d’écriture, de traduction et d’édition. Son dernier livre, Esquisse du Paradis perdu, dont il venait de corriger les épreuves, devait paraître cet automne aux Éditions Arfuyen. Il sortira en librairie au début de novembre. Nous reproduisons ci-après l’article publié dans le journal Le Monde par Patrick Kéchichian à l’occasion de sa disparition.
 « Mort mardi 10 août à l’âge de 86 ans, Roger Munier ne fut pas seulement un traducteur exceptionnel et multiple d’Octavio Paz et du poète argentin Roberto Juarroz à Heidegger et au grand mystique allemand du XVI° siècle Angélus Silesius, entre autres. Il fut aussi un écrivain et un penseur exigeant, secret, tenace, qui consigna les états successifs de son expérience intérieure. Son mode privilégié d’expression : le fragment, cultivé avec un sens extrême de la concision, de la pauvreté peut-on même dire : “L’aphorisme a comme une respiration. Il a son rythme, qui n ’est celui, ni de la poésie, ni de la prose”, écrivait-il. Et aussi, dans une autre page de ce qu’il nomma son Opus incertum, rassemblement en plusieurs volumes [dernier paru, Les Eaux profondes, Opus incertum V, Arfuyen, 2007] de ses notes : “Qu’est-ce que la poésie ? C’est la pensée en désordre, comme éparse.” II s’agissait, à rencontre ou plutôt au-dessus du discours continu de nature spéculative, de laisser parler ce qu’il nommait « l’instant », titre de son premier recueil publié chez Gallimard, en 1973.
 Un mystique dans la nuit
 Né à Nancy le 21 décembre 1923, Roger Munier ne connaîtra pas son père, mort quelques mois après sa naissance : une « absence nourricière ». En 1940, il doit interrompre ses études classiques pour raisons de santé. Il poursuit seul sa formation littéraire et entre chez les jésuites en 1944. En 1949, il va à la rencontre de Martin Heidegger. Un fécond dialogue naîtra de ce premier échange, et Munier traduira plusieurs textes du philosophe, notamment sa Lettre sur l’humanisme, en 1957. C’est aussi par son entremise (et celle de Jean Beaufret) qu’Heidegger, deux ans plus tôt, rencontre René Char en Provence – prélude aux séminaires qui réuniront, dans les années 1966-1969, le penseur et quelques-uns de ses disciples français au Thor. En 1992, il publie chez Arfuyen une belle Stèle pour Heidegger, mêlant souvenirs et réflexions.
 Après neuf années d’une formation philosophique et théologique intense, Roger Munier quitte la Compagnie de Jésus. Mais il reste très attaché à la théologie et surtout à la grande mystique chrétienne et à ses formulations extrêmes, comme celle qu’il trouve chez Maître Eckhart. “Je suis un homme religieux, pour qui le divin existe – bien que ce ne soit guère le mot qui Convienne. Dieu n’est pas dans l’être. Dieu est absence, mais tellement insistant comme absence... Je suis peut-être un mystique, mais dans la nuit. Un mystique sans aliment”, déclare-t-il dans un entretien avec Yves Leclair en 1991, dans la revue L’École des lettres. Toute la pensée de Munier, telle qu’il l’exprime dans ses nombreux livres – essais, poésie, recueils d’aphorismes –, est ordonnée selon cette triple source d’inspiration : mystique, philosophique et poétique. Et nourrie de sa lecture de Rimbaud, de René Char, d’André Frénaud, de Paul Celan, d’Yves Bonnefoy... De là, Munier va son propre chemin, poursuit sa quête obstinée, interminable » (ci-contre Roger Munier en novembre 2009 au Lyaumont avec Gérard Pfister – photo Arfuyen).