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La Légion d’honneur remise à Jean-Jacques Bastian, survivant de la Main Noire

 Après plus de 60 ans, la médaille de la Légion d’honneur a enfin été remise à Jean-Jacques Bastian, l’un des quatre survivants du mouvement de résistance La Main Noire, créé en septembre 1940 à Strasbourg par 25 jeunes garçons de 14 à 16 ans sous la direction de Marcel Weinum. La cérémonie a eu lieu dans les salons de l’Hôtel de ville de Strasbourg le 2 mai 2009 en présence de Roland Ries, sénateur-maire de Strasbourg. C’est Robert Grossmann, ancien Président de la Communauté Urbaine de Strasbourg, qui a remis la médaille à Jean-Jacques Bastian. Aussi bien est-ce à sa demande que la Légion d’honneur lui a été attribuée, au titre du Premier Ministre, à la suite d’un premier hommage organisé à l’Hôtel de ville de Strasbourg, en octobre 2007, en l’honneur des survivants de la Main noire à l’initiative de Gérard Pfister, auteur de Marcel Weinum et la Main Noire (Arfuyen, 2007). Qu’on nous eprmette de citer ici des extraits de l’allocution prononcée par Robert Grossmann ce 2 mai : 
 « Cher Monsieur Bastian, Il y a des événements qui s’inscrivent dans l’histoire de manière intemporelle. Ceux que nous allons évoquer en sont une illustration éloquente. Mais commençons par cette évidence : Nous ne pouvons nous exprimer que parce que vous avez agi. La parole n’est que l’ombre de l’acte. Et c’est dans votre ombre que nous nous exprimons ce soir. Sans vous, sans vos actes, pas de paroles, pas de mots, pas d’expression libre. Mais c’est parce que vous avez agi que nous avons le devoir de parler. Nous vous devons la liberté. Permettez moi, dans ce VOUS, d’associer tous vos camarades, mais aussi tous ceux qui, dans tant de circonstances différentes, voulaient une France Libre et qui ont combattu pour elle. (…)
 Jean-Jacques Bastian, vous incarnez les sacrifices de l’Alsace, son courage et ses drames. Vous êtes le vivant symbole du prix de la Liberté. Nous sommes réunis aujourd’hui en cet hôtel de ville, avec le maire de Strasbourg, pour vous honorer, et nous sommes autour de vous pour que jamais l’oubli ne s’installe en nos mémoires. 1940… Vous avez 16 ans. C’est la guerre. L’Alsace est annexée. La France en est effacée. Vous ne pouvez vous y résoudre. Vous ne l’acceptez pas. (…) Vous retrouvez votre vieil ami de l’école Saint-Jean, Aimé Martin. Vous rencontrez André Matthis et Jean Kuntz qui vous mettent en contact avec Marcel Weinum, ce garçon de 16 ans au tempérament calme et assuré de jeune chef. Le courant passe et ensemble vous créez un réseau de résistants. C’est vous qui proposez le nom de ce groupe : La Main Noire. Vous vous organisez, vous mettez au point des codes secrets, vous prenez des noms de guerre, et vous devenez Franzmann. Désormais vous savez que vous engagez vos vies dans l’action patriotique que vous menez au cœur de votre ville, Strasbourg.
 Vous êtes déterminés, vous agissez clandestinement, souvent de nuit, avec une grande efficacité, et dès lors ce sont des Croix de Lorraine peintes sur les murs, des vive la France, vive de Gaulle inscrits sur les édifices, des tracts diffusés partout : « Alsaciens levez vous pour la révolution », « Les allemands devront quitter la France ». C’est aussi le caillassage des vitrines des magasins qui exhibent le buste d’Adolphe Hitler. Ce sont enfin des actes de sabotagemultiples grâce aux munitions que vous réussissez à vous procurer. Le fait d’arme le plus audacieux, le plus spectaculaire et naturellement le plus risqué de la Main Noire, c’est l’attentat aux grenades contre la voiture officielle du Gauleiter Robert Wagner. Les nazis sont stupéfaits de cette audace, ils sont irrités de rencontrer une telle résistance, ils vont tout mettre en œuvre pour identifier les auteurs de ces actes. En un mot vous êtes une formidable organisation de résistants avec vos 15 ans, vos 16 ans, vos 17 ans, la fleur de l’âge. (…) Marcel Weinum sera décapité, Ceslav Sieradzki, le jeune polonais amoureux de la France, abattu. (…)
 Pour les autres et pour vous, les nazis organisent un procès d’exception, puis c’est le camp de Schirmeck, enfin l’incorporation de force dans la Wehrmacht. Pour vous, cela est tout à fait insupportable. Vous ne cessez d’être hanté par l’obligation qui vous est faite par la violence, d’endosser l’uniforme abhorré. Vous le répétez sans cesse, de manière obsessionnelle. Une nouvelle et permanente douleur s’installe en vous et, par là même, vous vivez ce que vivent ces générations d’alsaciens qui sont ensuite si mal compris par la France. Être incorporé de force dans l’armée allemande est pour vous, je vous cite : « bien pire que toutes les épreuves vécues jusque là ». On vous transfère sur les fronts de l’Est, en Russie, en Ukraine, en Lettonie et en Pologne. Le 13 février 1945 alors que les conditions de la désertion que vous avez planifiée sont enfin réunies et que vous allez les mettre en œuvre, le destin vous frappe à nouveau avec une cruauté sans nom. Le destin s’est logé dans la main d’un sous-officier allemand dont on ne peut pas penser qu’il était mu par l’inconscience. Il dépose des charges de poudre à canon sur le poêle de votre baraque. Le poêle explose. La baraque est en feu. Vous vous jetez par la fenêtre. Vous êtes évanoui. Vous restez quatre semaines dans le coma. Vous êtes aveugle pendant deux mois. Vous perdez un œil. Vous subirez plus de quarante opérations et greffes au visage et aux mains.
 Résistant français, arrêté et interné dans un camp, incorporé de force dans l’armée allemande, est ce que cela n’était pas suffisant aux yeux des gouvernements de la France pour vous honorer ? (…) Comment cette France à qui vous avez tant donné, pour qui vous avez tant souffert, ne vous a-t-elle pas accordé sa reconnaissance plus tôt ? L’oubli allait être un risque, un vrai risque qui ne vous aurait pas atteint vous seulement, ni vos camarades seulement. L’oubli aurait été ravageur pour toutes les générations qui vous ont suivi mais aussi et surtout pour celles à venir. Jean Jacques Bastian, la France, aujourd’hui répare son oubli, elle vous célèbre, elle vous distingue. Et cette réparation procède de la volonté conjointe de vos amis, de ceux qui vous aiment et qui vous admirent, de ceux qui mesurent le prix du sacrifice. Mais, qui sait si la réparation se serait produite sans l’engagement exemplaire d’un intellectuel rare, Gérard Pfister qui, à la tête des éditions Arfuyen, a décidé de publier le très émouvant livre : Marcel Weinum et la main noire. Je veux souligner que c’est un peu par un livre que la reconnaissance de la nation s’est déclenchée. La force de la littérature est parfois irrésistible ! Pierre Sudreau, président de la Fondation de la Résistance, en un texte admirable qui s’y trouve, nous rappelle que, je cite : « la résistance a été un extraordinaire creuset humain : elle a révélé les hommes à eux même au delà de ce qu’ils auraient cru possible. » Ce livre, comme souvent dans l’histoire, a provoqué la marche vers la vitalité du souvenir. C’est alors que, le 23 octobre 2007, a eu lieu à l’hôtel de ville cette émouvante rencontre pour célébrer la Main Noire. Vous y avez livré un discours poignant cher Monsieur Bastian. Avec vous nous avions accueilli vos camarades : Lucien Entzmann, Jean Kuntz, Jean Voirol et René Kleinmann, qui nous a, hélas, quittés récemment. (…) »