Éditions Arfuyen

Littérature, Spiritualité, Sciences humaines, Alsace

Accueil > Actualités > "La douceur du miel",de Silvia Baron Supervielle (Gallimard)

"La douceur du miel",
de Silvia Baron Supervielle (Gallimard)

vendredi 5 juin 2015

L’écriture de Silvia Baron Supervielle échappe à toutes les catégories. Longtemps elle a publié surtout des livres de poésie. Mais ses poèmes emmenaient la poésie dans des espaces-temps inconnus où le lecteur ne pouvait retrouver ses repères habituels. De La distance de sable ( Granit, 1983) à L’eau étrangère (Corti, 195), des Essais pour un espace (Arfuyen, 2001) à Sur le fleuve (Arfuyen, 2013), la poésie de Silvia Baron Supervielle délimite un domaine où nul avant elle ne s’était aventuré.

On pourrait en dire tout autant de son œuvre en prose, qui se développe depuis quelques années dans des dimensions teelememnt singulières que les frontières habituelles entre les genres s’y brouillent, les essais se mêlant à l’autobiographie, les récits s’épanouissant en visions intérieures, les romans ouvrant accès à des contrées, des temporalités et des identités mouvants. En témoignent les livres qui ont paru depuis une dizaine d’années chez Gallimard, de L’alphabet du feu (2007) au Journal d’une saison sans mémoire (2009), du Pont international (2011) aux Lettres à des photographies (2013).

On ouvre le nouveau livre de Silvia Baron Supervielle, on en lit les premières lignes, et aussitôt la tonalité est établie : « Olivia ne connaît pas son âge. Elle l’a appris durant son enfance, ouvrant un par un les doigts de sa main, puis elle n’y pensa plus. Or il était obligatoire de le connaître comme de savoir compter ; elle avait appris à compter mais peut-être pas au juste. Pour elle rien n’est au juste, ni juste. Olivia se refuse à déchiffrer ce qui se présente comme une incertitude. Elle possède une mesure intérieure de laquelle elle ne s’écarte pas. S’en écarter, même légèrement, signifie se perdre. Lorsqu’elle se sent happée par le cerveau qui régit les actes des autres, elle cherche à retrouver ses parages où tout reste inexpliqué et invisible. Alors elle se reconnaît, redevient elle-même. »

La douceur du miel (Gallimard, 2015) est un roman, tout s’y passe dans des lieux apparemment familiers, et en réalité tout s’y déroule dans l’incertitude, l’inexpliqué, l’invisible. Les récits de Jon Fosse donnent cette impression. Le temps, le paysage y sont distendus aux dimensions d’une immense conversation sans personne. Tout est là, précis, les visages, les regards, les gestes, et tout est comme suspendu à une attente, une absence.

Les dernières lignes du livre. C’est la mère d’Olivia qui parle : « J’aimerais exécuter des tapisseries. Je ressens ce travail comme une vaste écriture, qui flotte dans un univers énigmatique, debout dans ses couleurs pâles. J’ai envie de tisser une série sur les anges. Ils se ressemblent mais ils ne sont pas pareils. Chacun a une voix qu’on n’entend pas, mais qu’on devine, et un livre ouvert dans la main. Chacun est amoureux à sa façon. » Silvia Baron Supervielle n’écrit pas sur les anges, ou bien ce sont ceux de l’inquiétude et de la mélancolie. Mais ces tapisseries, cette écriture, cet univers, comment ne pas y reconnaître l’espace si singulier de l’œuvre de Silvia Baron Supervielle ?