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Jacques Darras dans la voie lactée

mardi 7 avril 2015

En février paraissait aux Éditions Arfuyen La Transfiguration d’Anvers, de Jacques Darras. On y découvrait contre toute attente que Descartes, garant s’il en est de notre identité nationale, était en réalité un « penseur Hollandais », et qu’il devait très probablement à cette bienheureuse influence d’avoir pu devenir ainsi « notre seul vrai poète épique français ». Faut-il voir quelque parti-pris dans la fascination de Jacques Darras pour tout ce qui touche la Belgique et les Pays-Bas ? Il n’en disconvient pas et s’en étonne lui-même. « Longtemps, écrit-il, je ne me suis pas éclairci à moi-même mon tropisme vers le Nord. J’y lisais la raison de quelque vague magnétisme, n’excluant pas d’en assumer la folie de déboussolement. Cela commença tout jeune. Dans la galerie mal vitrée du château qui servait d’école primaire où mes parents et moi habitions, par la faute de la guerre, je fus très vite attiré par les reproductions de la peinture flamande, Brueghel et Bosch mes préférés. »

Bien des années après sa fascination demeure intacte pour Brueghel et, dans ces toiles faussement réalistes, subtilement naïves, que l’on croit connaître par cœur, il sait nous faire découvrir de quoi partager sa fascination. « Réaliste ? Corporel engagé dans la toile du monde par les organes, lui. Tout bouge sous nos pieds, sur nos têtes cependant qu’au sommet l’œil capte la lumière par le réseau de sa rétine, restitue notre perception de l’espace en termes de marche, déplacements. Pour la première fois un peintre semble conscient de disposer d’une liberté quasi divine de mouvement et d’immobilisation. Ces sorties hors du corps, hors du temps sont brefs moments d’extase. Phénoménologue avant la lettre. Ce dont il s’affranchit, l’interdiction précédemment faite au peintre d’échapper à une vision religieuse de la Nature. […] D’imminence, d’immanence divine il n’y a pas, il n’y a plus. Cent bonnes années encore avant qu’un philosophe rejoigne ce regard dégagé ! Le rejoigne, l’explicite, le confisque. Dieu, c’est-à-dire la Nature (Deus sive Natura), affiche Spinoza, citoyen d’Amsterdam, au grand dam de sa communauté religieuse qui l’exclut. » Brueghel les yeux ouverts, tel est le titre du livre (éd. Créaphis). Car cet artiste-là tient les yeux grands ouverts sur le monde des hommes, il ne nous offre pas d’évasion : « Folie oisive éducatrice de plaisir et de liberté chez les jeunes enfants, ou folie domestique dans le cas du comportement adulte, le fondement de la vie humaine est, pour le peintre, un vaste programme de dérèglement. C’était déjà la conclusion de Jérôme Bosch, en un sens, mais la différence est que Brueghel, au lieu d’ouvrir l’imagination aux excursions hors du monde, vers la fantaisie et le fantastique, incorpore la folie et la maintient dans les frontières coutumières banales du quotidien. »

Ces mêmes semaines, Jacques Darras publie un livre de poèmes, Blaise Pascal et moi dans la voie lactée (éd. Le Castor Astral). Est-ce Brueghel, « les yeux ouverts », qui a vu cette scène banale de la folie des hommes : « Ces graines d’homme grains de femmes / Qui s’égrènent / Sur le sable bistre et gris / Où l’écume / De la mer bave et crache / Brode et coud / Sa dentelle de sueur d’eau / Vois comme ils / Vois comme elles / S’affairant / À leurs pieds leurs têtes leurs peaux / Se soucient / Peu de nous qui là-haut / Les voyons / Comme poussière d’une cornée » (« L’humanité vue d’en haut ») ?

Ou bien est-ce ce poète, évoqué dans la dernière phrase de la Transfiguration d’Anvers, travaillant à « une sagesse mélangeant le vertige pascalien de l’abîme à la sagesse fluide du taoïsme », ce poète à la position si inconfortable, « jamais tranquille à sa table, comme il laisse croire, toujours chevauchant le sommet de sa vertigineuse échelle double, la tête dans les astres comme s’il faisait cueillette des fleurs parfumées du houblon ».