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In memoriam : à mon professeur de lettres Jean Mambrino (suite)

 En 1985, José Corti publie Le chant profond, votre commerce intime avec certains des auteurs qui vous sont les plus chers. Au-delà des clivages, vous réussissiez, non sans risque, à réunir sous votre houlette spirituelle des personnalités aussi opposées que Thomas Mann et Céline, Singer et Jünger… Je retrouvais d’autres écrivains qui m’avaient séduit lors de mes premières lectures messines : Delteil, Dhôtel, Giono, Lowry, Ponge, Simenon… À travers, mais surtout au-delà du talent de l’écriture, vous saviez apprécier, chez chacun, les traces cachées du silence de l’âme : elles seules permettent l’accès aux expériences de vie les plus vraies, à la recherche des deux mondes que relient les forces de la prière. Ce superbe ouvrage n’épuisait pas, il s’en faut de beaucoup, vos affinités électives qui comptaient en particulier : Bourbon Busset, Char, T. S. Eliot, Green, Supervielle, Teilhard de Chardin. Au sommet de votre galaxie littéraire trônaient sans conteste Dostoïevski et Rimbaud et un peu plus bas, Claudel.
 Bernard-Marie Koltès, plus jeune que moi de six mois, avait fait partie de vos élèves de Saint-Clément. C’est sans doute lui qui a le mieux répondu à vos aspirations d’« éveilleur de vocations ». Sa mort prématurée en 1989, à 41 ans, nous a privés de l’épanouissement d’une production théâtrale extraordinairement féconde, construite sur des approches très personnelles. Sa lettre à Hubert Gignoux, Directeur de la Comédie de l’Est, du 14 janvier 1970 en témoigne : « Je veux dire que, profondément persuadé que le théâtre « ignorant » – permettez moi de préférer ce mot à celui d’amateur – peut atteindre une perfection par le fait même de son ignorance, je veux tenter l’expérience de l’élaboration par des éléments techniquement inexpérimentés d’un spectacle utilisant précisément leur inexpérience à des fins scéniques » ! (texte cité par Brigitte Salino dans son excellente biographie publiée en 2009). Cela aboutira aux surprenants : Roberto Zucco ou encore Tabataba, savoureux fruits d’une liberté de création, ouverte sur le monde par l’écriture, que vous admiriez tant et que vous aviez sans aucun doute suscitée.
 Vos publications vont s’enchainer régulièrement de 1980 à 2010 suivant la progression de votre vie intellectuelle et spirituelle à la lumière d’inspirations toujours plus profondes. Citons pêle-mêle, et entre autres : Le palimpseste ou les dialogues du désir, L’aube sous les paupières, L’abîme blanc, L’Hespérie, pays du soir, Comme un souffle de rosée bruissant, Les ténèbres de l’espérance, sans oublier les ambitieuses traductions des poèmes de Hopkins (Grandeur de Dieu). Vos dernières œuvres seront publiées par l’excellente maison alsacienne Arfuyen.
 Ceux qui vous ont connu, et lu depuis longtemps, ont vu effleurer dans votre oeuvre des références, de plus en plus fréquentes, à la mort. Ainsi, en reprenant vos nombreux ouvrages qui peuplent ma bibliothèque, je retrouve avec émotion des textes grâce auxquels je crois encore entendre votre voix, rapide, chaleureuse, amicale. […] « Qu’as-tu à me donner ? / Sans ton accueil, je manque à ma mission. Je dois / Passer à l’intérieur de toi pour rendre justice / À ce qu’on m’a fourni. Je sais que tu appelles au fond. / Il faudrait que ton appel se vide de son avidité, / Afin de nous rencontrer, devenir, enfin amis / Et grâce à la solitude atteindre la communion. / Par qui nous sommes créés » (L’Hespérie, pays du soir, 2000).
 Merci, Jean, et pour ne pas conclure, comme tu aurais dit, permets-moi, cher Max, mon Éveilleur, de te tutoyer, lorsque le soir de la vie abolit toute distance, pour évoquer, à ton intention, tes dernières paroles sur la tombe de Bernard-Marie Koltès : « Que le chant des Anges te portent à ton suprême repos » (© Gérard Valin, Éditions Arfuyen).