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In memoriam : à mon professeur de lettres Jean Mambrino

  Gérard Valin a été élève de Jean Mambrino en 1963 lorsqu’il était professeur de lettres au collège Saint-Clément à Metz. À la nouvelle de sa mort, il a tenu à rédiger un long texte d’hommage qu’il nous a adressé. Avec son autorisation nous sommes heureux de pouvoir en reproduire des extraits. 
 « …Il y a un lien entre la peur, cette peur-là et le voyage, cette peur qui est un plaisir, cette peur qui est ouverture – il n’y a pas initiation sans ouverture – cette peur qui est le contraire de la sécurité, cette fausse sécurité dans laquelle la plupart des hommes vivent, dans laquelle nous vivons comme des dormants, cette sécurité qui est sclérose, qui est mort, qui est refus du changement, qui est enkystement, qui est repli, qui est retour en arrière » (Jean Mambrino, Nice, 5 mai 1979).
 Vous étiez notre professeur de français, en classe de première. Vous mettiez alors votre forme physique et intellectuelle éblouissante au service d’une classe de garçons de quinze à seize ans de ce vénérable collège de Jésuites où avaient étudié le Maréchal Foch et tant d’autre. Du haut de votre solide quarantaine, vous haranguiez, dès le petit matin, notre trentaine d’adolescents aux paupières lourdes, avec de vigoureux : « Réveillez-vous les p’tits gars ! » : tout un programme ! […] Dans cette ville au rude climat, vous nous apportiez la lumière, toujours renaissante, de votre enthousiasme au service des grands auteurs de la littérature française ou étrangère. Vous n’aviez pas encore publié votre premier recueil de poèmes, qui date de 1965, mais beaucoup devinaient que vous écriviez, pour vous-même et pour les autres. Ainsi les lecteurs d’Esprit avaient-ils pu découvrir, dès 1961, votre ardente méditation : « Patience du soir », composée à la veille du Vendredi Saint de l’année précédente. La revue Esprit devait par la suite faire une large place aux commentaires accompagnant votre œuvre. Comment en effet ne pas partager ces grâces de perception lumineuse, de magies de l’instant, de participations aux frémissements du monde qui animent votre oeuvre poétique ? La poésie procédait pour vous d’une expérience authentique, d’une Erlebnis : celle-ci engageait nécessairement corps et esprit, à la rencontre des autres, si ce n’est de l’Autre.
 Votre éclectisme culturel nous a permis de découvrir le message des vitraux de Chagall dans la Cathédrale de Metz ou encore la divine chapelle de Le Corbusier à Ronchamp, sans oublier les rythmes endiablés du Sacre du printemps. Votre enseignement était une initiation au respect de la beauté, sous ses différentes formes d’expression. Son fondement prenait sa source dans le partage de l’émotion de l’artiste dont il s’agissait de déceler le cheminement intérieur. Pour les acteurs en herbe, vous animiez aussi un atelier de théâtre et le ciné-club sous l’étonnant pseudonyme de « Max » qui donnait lieu aux plus folles conjectures !
 Comment oublier votre extraordinaire recueil consacré à la Poésie mystique française publié chez Seghers en 1973 ? On y côtoyait cette étrange cohorte des « pèlerins de l’absolu » avec qui vous traciez votre route, secrètement, sous le ciel Lorrain. Vous vous révéliez proche d’Albert Béguin, directeur d’Esprit jusqu’en 1957 et auteur de l’admirable Âme romantique et le rêve. Je m’en souvenais avec reconnaissance, ayant soutenu en 1972 une thèse de doctorat sur « Novalis et Henri Bosco, deux poètes mystiques » devant un jury qui comptait Jean Onimus, votre ami de Nice. […]
 Je vous rendais souvent visite au 15, rue Monsieur, où, dès le premier coup d’œil, le planisphère d’Air France dégageait l’horizon. À cette époque, vous étiez fort occupé par votre apostolat auprès des acteurs et des artistes ; je songeais à vos encouragements pour voir le Phèdre de Racine au théâtre de Metz, alors que certains d’entre nous rêvaient d’aventures plus concrètes auprès de la gente féminine… Les exigences du monde culturel, mobilisaient alors beaucoup de votre énergie. Vous vous dépensiez sans compter pour animer les rubriques de la revue Études qui s’intéressaient aussi bien au théâtre qu’au cinéma et à la littérature. Vous collaboriez aussi régulièrement aux Cahiers du Cinéma, avec des préférences non dissimulées en faveur de Renoir, Rohmer, Truffaut ou encore de Verneuil. Vous viviez alors au rythme intense de vos activités créatrices : celles-ci ne pouvaient s’épanouir sans un intense dialogue spirituel avec vos contemporains, en France comme à l’étranger. Vous n’alliez pas tarder à être récompensé, par la publication de vos recueils de poèmes aux titres magnifiques : Sainte LumièreL’Oiseau-Cœur, Ainsi ruse le mystère, Le mot de passe,…
 Vous m’aviez fait le délicat cadeau d’animer, chez moi, en 1981, une soirée autour de L’Oiseau-Cœur avec un petit groupe littéraire d’anciens H.E.C. qui n’avaient pas encore tout sacrifié à Mercure. Un rappel de vaccin au festival d’Avignon, ma ville natale, trompait parfois leur sommeil. (À SUIVRE) (© Gérard Valin, Éditions Arfuyen).