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Claude Vigée, Grand Prix National de la Poésie 2013

jeudi 1er janvier 1970

Le 16 décembre 2013 a eu lieu dans les salons du Centre National du Livre la remise à Claude Vigée du Grand Prix National de la Poésie, décerné par le ministère de la Culture et de la Communication. En 2012, c’était Anne Perrier qui avait reçu cette distinction des mains de Frédéric Mitterrand. À travers cette solennelle reconnaissance, c’est une œuvre essentielle de poète mais aussi d’essayiste et de traducteur qui se trouve distinguée. Mais c’est aussi l’ensemble de la littérature alsacienne qui se trouve honorée et reconnue à travers l’une des grandes figures tutélaires de son renouveau, au lendemain de sa terrible annexion de fait par le régime nazi. Le numéro 5 de Peut-être, revue poétique et philosophique de l’Association des Amis de Claude Vigée éditée par les soins de l’infatigable Anne Mounic, également animatrice de la revue Temporel, a paru au même moment où la nouvelle de ce Prix était annoncé et sa signification en est renforcée. D’un très riche sommaire, on nous permettra de retenir le texte qui nous touche au plus près, celui de de Heidi Traendlin sur L’Alsace dans l’œuvre de Claude Vigée.
 « L’Alsace, écrit Heidi Traendlin, auteur d’une thèse sur la poésie alsacienne de Claude Vigée, est très présente, incarnée à travers les lieux, les habitants, l’histoire... En particulier dans les deux grandes « épopées », Les orties noires et Le feu d’une nuit d’hiver qui rétablissent une filiation avec les précurseurs de la littérature médiévale en langue ’’vulgaire’’ et les humanistes rhénans : Otfrid de Wissembourg, Gottfried de Strasbourg, Jean Tauler, Sébastien Brandt... L’Alsace désigne et distingue un point d’ancrage spécifique, le lieu de naissance en 1921 à Bischwiller, juste après la Première Guerre mondiale. De ce lieu natal, le poète et sa famille sont chassés au moment de l’Evacuation suivie de l’Annexion de l’Alsace par Hitler pendant les cinq années de la Deuxième Guerre mondiale. Dans l’œuvre de Vigée, perdurent l’ombre et la blessure de ce départ sans retour, de cette rupture brutale, de cet arrachement aux origines judéo-alsaciennes […] Mon enfance a connu le monde avec les yeux du songe : je ne vous verrai plus, jardins, demeures familières, la guerre nous sépare et m’accable d’angoisse.
 « L’Alsace est restée une mémoire, un trésor de souvenirs d’enfance et de jeunesse, un ’’Grenier magique’’. C’est le titre que le poète a donné à un recueil bilingue paru à Bischwiller en 1998 avec le concours du photographe Alfred Dott.. On y trouve des photos de famille, des vieilles cartes postales, des documents historiques et littéraires auxquels s’ajoutent d’autres instantanés de Nouvelle-Angleterre, de Paris et d’Israël. Ces images confirment l’existence d’un passé pieusement conservé et légende qui résonne de toutes les voix transcrites par le poète et le conteur au fil des années dans ses livres de prose et de poésie. En elles s’origine une identité narrative qui exprime avec force et constance un défi et une revanche sur le destin programmé par les bourreaux nazis. Pour le poète, ’’l’inconscient n’a pas d’histoire, tout y est toujours maintenant’’. […]
 « L’Alsace dans l’œuvre vigéenne, c’est aussi la lutte des langues dont plusieurs essais et entretiens rendent compte. Face au français et à l’allemand qui se sont imposés alternativement dans cette province frontalière, les dialectes interdits officiellement ont résisté de plus en plus difficilement au cours du XXe siècle. Dans l’entre-deux guerres cependant, après un demi siècle d’administration allemande, Claude Vigée parlait encore à Bischwiller une langue orale, vivante et percutante avec laquelle le ’’français du dimanche’’ ne pouvait rivaliser qu’à travers un humour rétrospectif. C’est un miracle que sous sa plume ’’d’écrivain juif de langue française’’, l’alsacien soit devenue quarante années après la Seconde Guerre mondiale une langue écrite, pensée, réfléchie, aimée. […]
 « L’Alsace, devenue en quelque sorte sa ’’France de l’intérieur’’, est toujours et encore proche à son cœur : ’’Parler l’alsacien me dilate le cœur’’, dit-il. L’attention conjointe qu’il a porté à cette langue natale, d’abord fruste et archaïque, puis doublement jeune et verte grâce à la transcription-recréation française, grâce aussi au récit consistant et savoureux des deux volumes du Panier de houblon, révèle un travail de patience toute maternelle à l’égard des langues parlées et entendues depuis sa lointaine enfance. N’est-ce pas cette bienveillance-là qu’il appelle de ces vœux pour faire échec au mépris et au déni légendaire des langues orales d’hier et d’aujourd’hui ? » (revue Peut-être, 47 bis rue Charles vaillant, 77140 Chalifert).