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Charles Dobzynski : "Un four à brûler le réel" (éd. Orizons)

mardi 17 novembre 2015

Les éditions Orizons dirigées par Daniel Cohen ont publié l’an passé le deuxième volume d’une somme qui devrait ravir tous ceux pour qui la poésie est une nécessité vitale. L’ensemble, de quelque 800 pages grand format, porte un titre-choc : Un four à brûler le réel.

L’auteur, Charles Dobzynsk], s’en explique : « Si j’ai emprunté à Pierre Reverdy le titre de cet ouvrage [Le poète est] un four à brûler le réel, c’est malgré la perplexité que m’inspire le terme ‘four’ en raison de sa connotation maléfique. Mais on ne saurait écarter de la combustion poétique, tout ce qui appartient au feu, à commencer par le mythe du phénix, lequel, pour connaître la résurrection doit d’abord passer par l’épreuve de la calcination. C’est aussi, d’une certaine façon, le sort du poète, qui n’a la chance de renaître que des cendres de ce qu’il écrit. Et ce qu’il écrit n’est rien d’autre que le petit bois, le petit bout, du réel — ou du surréel — qui le consume. »

Charles Dobzynski est décédé le 26 septembre 2014, et cette vaste somme se trouve être son ultime ouvrage. C’est, en vérité, l’ouvrage de toute une vie puisqu’il s’agit de la reprise de l’essentiel des innombrables textes qu’il a écrit sur les poètes et sur la poésie : « C’est l’itinéraire d’un chroniqueur que je tente ici de restituer, au moins partiellement. Journaliste plutôt que spécialiste, sans aucune prétention de théoricien ou d’exégète. La poésie n’a jamais été à mes yeux un phénomène abstrait, une religion intellectuelle, une sorte de rucher d’où l’on pourrait extraire le miel de certains concepts. Ce qui m’a passionné, m’a guidé, m’a conduit à composer cet ouvrage, c’est la poésie telle qu’elle se vit, telle qu’elle se lit, telle qu’elle se publie, balisée chronologiquement de jour en jour, ou de mois en mois, par son émergence éditoriale. » Cette capacité d’ouverture en même temps que cette subjectivité assumée constituent la richesse de ce livre où sans cesse s’entend une voix douloureuse et passionnée.

Il est impossible en une courte présentation de rendre compte de tant de fines analyses que livre Dobzynski sur les poètes de France (volume 1) et sur les poètes du monde (volume 2). Et puisque nous évoquons ces jours-ci à propos de l’œuvre d’Alain Suied sa relation avec André du Bouchet, qu’on nous permette de nous référer à la lecture que Dobzynski donne ici de ce poète. On y trouve le ton du livre : « Je dois faire mon mea culpa, écrit-il drôlement  : je n’avais pas parlé jusqu’alors d’André Du Bouchet, un des poètes majeurs de ce temps. Pourquoi ? Il ne me rebutait pas : il m’intimidait. Avec lui, je me heurtais à quelque chose d’infranchissable. Un mur invisible. Qui se trouvait en moi sans doute, dans une limite de mon entendement, plus que dans un langage qui n’était hermétique que dans son apparence. Un langage qui se laissait attendrir, amadouer, investir, pour peu que l’on acceptât de suivre sa pente douce, ses saccades, sa respiration si particulière — comme en apnée — qui exige l’emploi de tout le souffle, non seulement de la gorge, des poumons, mais de l’intelligence et de la mémoire. »

La lecture de Dobzynski fait appel avec bonheur à tous les registres de l’art. Celui du sculpteur : « Le sentiment que me procure le langage de Du Bouchet, note-t-il, est comparable à celui de la sculpture en train de s’exercer. Une sculpture à la Giacometti, qui allonge décante et amincit les mots comme le plasticien — et avant lui le Greco — le fit des corps. Il les inscrit dans l’espace — dans la page — non pas à la manière immobile des statues, mais dans un mouvement rotatif, produits d’une arborescence stricte, décharnée, épineuse, cactacées verbales dont l’apparition, la ponctua¬tion, défie pourtant l’aridité et crée dans le désert, la page blanche, presque dépourvue d’horizon, les prémisses d’une fraîcheur, d’une oasis pressentie, d’une aube encore retenue au loin dans l’étau des sables. »

Mais aussi celui, plus inattendu, du jardinier : « On entre dans l’œuvre d’André Du Bouchet comme dans un jardin. Rien de moins touffu, de moins désordonné. Aucune plate-bande inutile, aucun massif de fleurs pour la parade, mais des plans d’eau qui étincellent parmi les graviers des mots répartis avec un soin d’orfèvre. C’est un jardin à la française que l’on dirait inspiré par Le Nôtre quand à l’élégance et à la rigueur géométrique des figures. Mais ce classicisme n’est qu’apparent. Ce que ce jardin compose et transpose est moins pour le plaisir de l’œil que pour le travail et l’approfondisse¬ment de l’esprit. Au lieu d’une mise en scène végétale, il s’agit ici d’une mise en scène du langage. Ce n’est pas le ciseau de l’horticulteur qui taille, élague, agence son labyrinthe, c’est le coupant de la pensée. »

Dobzynski cite cette définition trouvée dans Carnet : « la poésie est ce rien — mais un rien qui annule le reste. » Où se retrouve d’une certaine manière la définition de Reverdy, [Le poète est] un four à brûler le réel. (Un four à brûler le réel, éditions Orizons. Volume 1, Poètes de France, 2011, 28 euros ; volume 2, Poètes du Monde, 2014, 30 euros).