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Avec Jacques Roubaud la poésie demande l’asile politique au Monde diplomatique

 Le Monde diplomatique daté de janvier 2010 annonce à sa une un article de Jacques Roubaud, Obstination de la poésie. En surtitre : « un art qui résiste à sa dénaturation. La poésie est un genre que l’on s’évertue à voir là où il n ’est pas – dans un coucher de soleil, dans le slam, dans les convulsions scéniques d’un artiste – et à ne pas voir là où il se trouve : dans un tête-à-tête du poète avec la langue. Son insignifiance économique la condamne à l’obscurité ; pourtant, les recueils, les revues, les sites qui lui sont dédiés continuent de fleurir. Et réservent de belles découvertes à ceux qui prennent la peine d’y accoutumer leur œil et leur oreille. »
 Le texte de Jacques Roubaud s’ouvre par un constat sans appel : « Le siècle présent maintenant fermement installé, la poésie continue à perdre du terrain dans les journaux : Le Monde des livres peut laisser passer une année entière sans rendre compte d’un seul livre nouveau de poésie française contemporaine ; les librairies, dont la majorité n’a même plus de rayon consacré à ce genre d’ouvrages, et la télévision (mais cela allait déjà de soi au siècle précédent) ne s’y intéressent pas. » La situation est décidément grave : voici que la poésie demande l’asile politique au Monde diplomatique
 Il est bien vrai que la visibilité de la poésie ne cesse de se réduire. Des journaux qui mettaient un point d’honneur à lui ouvrir leurs colonnes se laissent aller désormais, nécessité faisant loi, à un raisonnement purement économique : pas assez de lecteurs, pas crédible pour les annonceurs, n’intéresse pas nos abonnés, place perdue. Mieux vaut parler du dernier roman de Duchmol, débile, mal écrit, bassement racoleur – on le sait très bien –, mais excellent vendeur. « La poésie ne se vend pas, remarque Roubaud, donc la poésie n’a plus d’importance. La poésie n’a plus d’importance, donc ne se vend pas. Certes, ce genre littéraire n’est pas seul à voir s’affaiblir ses \"parts de marché\" sur la scène culturelle contemporaine. Le roman, la littérature en général, le livre même sont affectés. Mais dans le cas de la poésie, on a affaire à une forme extrême de cet effacement. »
 « Poètes, vos papiers ! » D’une utilité économique radicalement contestée, parias de l’économie capitaliste libérale, les poètes sont devenus des sorte de travailleurs clandestins. Mais à quelles frontières les reconduire, même M. Besson l’ignore ! Pas de charters, pas de consulats. Des lunatiques, certes, Monsieur de Bergerac l’a dit, mais, même low cost, le voyage vers la lune est encore un peu cher pour les moyens de la République. C’est pourquoi on les laisse là : tout simplement parce qu’on n’a pas encore trouvé comment s’en débarrasser.
 La chose n’est pas si grave pour la société, car heureusement ils se cachent. Ils ont compris qu’ils ne servaient à rien et en conçoivent une honte méritée : « ll n’est pas surprenant, note Roubaud, que, pour beaucoup, le fait de s’avouer poète de nos jours ait quelque chose de ridicule, de honteux même. Les effets de décomposition formelle mentionnés plus haut se conjuguent alors avec le sentiment d’inadéquation au monde, et un désir légitime de reconnaissance sociale, pour amener un grand nombre de poètes à ne pas présenter leurs livres comme poésie, à nier qu’ils sont de la poésie. (…) Et puis, et puis, inévitablement, d’excellents poètes, découragés de l’absence d’écho qu’ils rencontrent (pas de ventes, une attente d’un, deux ans pour voir leurs livres publiés autrement que dans de toutes petites maisons d’édition, ou à compte d’auteur, le silence assuré de la presse, etc.), passent à d’autres activités : au roman, au théâtre, au cinéma ou à l’opéra. La poésie étant mondainement inutile, c’est-à-dire invendable, passée, dépassée, activité langagière démodée, genre littéraire moribond, bien des bons esprits ont pensé qu’il ne serait pas mauvais qu’elle disparaisse. »
 Jacques Roubaud est acerbe lorsqu’il décrit les produits de substitution qui viennent aujourd’hui combler la place laissée vacante par l’effacement quasi total de la poésie. Car si la poésie n’est presque plus visible, il reste, affirme Roubaud, un « besoin de poésie ». Roubaud a des formules assassines pour le slam, la « poésie de performance » et ce qu’il appelle d’une manière générale le « vroum-vroum », à ses yeux pauvres ersatz sans saveur ou, pire, simples impostures. « Je ne suis pas prophète, admet-il, et je ne sais si le vroum-vroum deviendra ou non l’unique forme reconnue de la poésie. Sans aller jusqu’à cet état extrême, il me semble qu’il y a un risque (c’est pour moi un risque) de voir s’établir une domination écrasante de la dimension orale de la poésie, au détriment du livre et même de l’écran. Ce serait une amputation et une régression. »
 Le constat est amer et sans concession. Il n’est pas désespéré, bien au contraire : « Il y a aujourd’hui en France, comme il y en a toujours eu, de la poésie, de la très bonne poésie. Difficile ou pas ; qui parle de tout, de vous, de rien ; qui invente, qui renouvelle, qui surprend, qui enchante. On la trouve dans des livres, dans des revues, dans des enregistrements sonores, des vidéos. On la trouve dans les librairies (il y en a) qui n’ont pas renoncé à la présenter, la soutenir, la vendre. Lisez-la, copiez-la, apprenez-la, comme on le faisait autrefois. »
 C’est pour cet amour de la poésie, passionné, jaloux, injuste sans doute, que nous avons été touchés par l’article de Jacques Roubaud dans le Monde diplomatique. Il est beau, il est indispensable, de s’exprimer ainsi, avec force, pour défendre des choses précieuses, les choses vitales. Cette défense et illustration de la poésie, dans sa diversité formelle et sa profonde nécessité intérieure, nous l’avons menée à notre manière dans l’ouvrage récemment publié par les Éditions Arfuyen, « La poésie, c’est autre chose –1001 définitions de la poésie » : « La poésie, notions-nous déjà, n’a pas en France très bonne presse. Euphémisme pour dire qu’elle n’en a presque pas. Quelques inspirés, quelques résistants se passent la flamme de génération en génération, dans une indifférence et un scepticisme quasi général, que seuls, par bonheur, s’obstinent à rompre les enfants, tendres encore avant d’avoir cédé aux sirènes du darwinisme social, éternels nostalgiques de la \"claire fontaine\" et des « \"lauriers coupés\" ».
 
C’est dans ce même esprit de résistance qu’il nous semble nécessaire aujourd’hui de faire front avec Roubaud et que nous sommes heureux d’attirer l’attention sur son article : « Ce que je viens d’écrire, conclut le poète, est pour défendre le point de vue suivant : que la poésie a lieu dans une langue, se fait avec des mots ; sans mots pas de poésie ; qu’un poème doit être un objet artistique de langue à quatre dimensions, c’est-à-dire être composé à la fois pour une page, pour une voix, pour une oreille et pour une vision intérieure. La poésie doit se lire et dire. »
 « Pour une page, pour une voix, pour une oreille et pour une vision intérieure » : on ne saurait mieux dire.