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"Alain Suied, l’attention à l’autre" aux Presses Universitaires de Strasbourg

vendredi 15 janvier 2016

Il faut se réjouir de la publication aux Presses Universitaires de Strasbourg de la première somme critique consacrée à l’œuvre d’Alain Suied sous le titre Alain Suied, l’attention à l’autre. Cet ouvrage reprend et amplifie les travaux auxquels avaient donné lieu la journée d’étude du 7 février 2013 à l’université de Strasbourg sous la direction de Michèle Finck, Pascal Maillard et Patrick Werly.

Le volume qui vient de paraître réunit un ensemble de contributions tout à fait remarquables dues à Michèle Finck, Sophie Gurrmès, Bétrice Bonhomme, Alain Mascarou, Christine Dupouy, Pascal Maillard, Patrick Werly, Pierre Brunel et Andrew Eastmann. Il s’accompagne d’un texte liminaire en forme de témoignage par Gérard Pfister et de poèmes extraits du recueil Le visage secret. Placés en épigraphes, ce sont des mots d’Alain Suied qui ouvrent le volume et en déterminent l’ambition : « Être est à venir. À mi-chemin entre Éthique et Poésie. S’il existe une mission du poète aujourd’hui, elle est dans la transmission du frisson d’exister, dans le refus de l’illusion et de l’idole, dans la conscience revivifiée du premier et du dernier sentiment du monde : entre non-savoir et évidence de l’Infini » (Sur le seuil invisible, Alain Suied, 17 avril 2008).

Telle est, en effet, la force de l’œuvre de Suied de se fixer pour devoir de s’adresser à l’autre, de s’inscrire sans relâche dans l’attention à l’autre. En quoi son souci se trouve avec en profond accord avec la perspective philosophique d’Emmanuel Levinas mais aussi de psychanalystes comme Bela Grunberger à qui le liait une profonde amitié. « Si la poésie d’Alain Suied, écrit Michèle Finck dans son introduction, se veut tentative de conversion du “gouffre” en “souffle”, c’est l’attention à l’autre (à la fois écoute de l’autre, souci de veiller sur lui et souhait de lui proposer des repères, des points cardinaux dans le vide des valeurs) qui est le creuset majeur de cette conversion partageable espérée. On peut formuler ainsi la pierre d’angle de l’œuvre d’Alain Suied : l’être (pour reclus qu’il soit dans une grande solitude) est par et pour l’autre ; la poésie d’aujourd’hui est par et pour l’autre, ou n’est pas. »

Michèle Finck l’indique d’emblée cependant : ce thème de l’attention à l’autre ne s’est nullement imposé a priori comme grille de lecture de cette œuvre. Ce n’est qu’à la suite de la journée d’étude et lors de la préparation de l’ouvrage que ce thème s’est dégagé comme le juste angle approche d’une création riche et varié mais toujours dominée, à travers les années, par ce souci majeur de l’éthique. Pascal Maillard confirme cette intuition : « Si la poésie d’Alain Suied nous touche intimement, c’est parce que la traverse une voix qui vient de plus loin qu’elle-même, qui puise son souffle en un lieu autre, étranger, à la fois distant et familier, un lieu qui appartient à la mémoire, individuelle et collective. Cette mémoire est ce que le poète entend sauver et transmettre, afin de la faire passer dans d’autres voix, d’autres souffles. »

Et si l’on sait le lien profond d’admiration qui unissait Suied à son grand aîné Celan, Pascal Maillard montre aussi avec justesse la différence radicale qui existe entre les deux œuvres : « Alors que le poème de Celan creuse et creuse jusqu’aux tréfonds du refoulé qui le conduira jusqu’au pont Mirabeau, l’œuvre d’Alain Suied épouse un mouvement inverse : contre la désespérance et l’innommable, il fait le pari de l’Ouvert et de l’Autre. Contre la tentation de l’hermétisme qui découlait de l’épreuve fondatrice de la folie et de la mort qui marque encore le recueil Le silence, il conquiert la simplicité et la transparence d’une poésie profondément humaniste, d’une éthique et d’une poétique combattante. »

Et cette analyse entre en évidente résonance avec les vers d’Alain Suied qui clôturent ce beau et nécessaire volume : « J’ai touché ta blessure /pour partager le sort commun / j’ai touché ta blessure / pour délivrer ton cœur prisonnier / j’ai touché ta blessure / pour te soulever de ton destin / pour revivre avec toi / sur un nouveau chemin. »